Cabinet en gestion de patrimoine

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Préface de Jacques Domergue
Avant propos
Présentation
Introduction

Avant propos

Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à  mépriser.

Albert CAMUS

Au cours d’une matinée finissante et ensoleillée du mois d’avril 1996, j’ai été reçu par Monseigneur Louis Marie Billé, alors Archevêque d’Aix en Provence et d’Arles. Cet entretien s’inscrivait dans un cycle de rencontres régulières qu’ensemble nous avions initiées. J’étais alors responsable des associations de parents d’élèves des établissements dont il avait la tutelle diocésaine. Ce jour-là, j’ai fait part au futur président de la conférence des évêques de France, entre autres choses, de mon interrogation sur l’avenir de l’enseignement dans notre pays, mais aussi de mes inquiétudes sur la question du caractère propre des établissements placés sous la tutelle de l’Église. Je lui ai dit combien la tâche à réaliser dans ce domaine me paraissait immense.

Au cours de ces années passées au contact des familles et des différentes équipes éducatives présentes au sein des établissements, j’étais parvenu à établir le constat suivant:
— une grande majorité d’entre-elles étaient très attach��es et particulièrement vigilantes sur la question de
l’éducation et de la formation scolaires de leurs enfants;
— les raisons qui conduisaient les parents à inscrire leurs enfants dans des établissements catholiques d’enseignement étaient très différentes d’une famille à une autre. La recherche du caractère propre de l’établissement ne constituait pas toujours, loin s’en fallait, l’expression d’une attente forte de la part des parents;
— l’école de leurs enfants ne ressemblait plus du tout à leur école;
— le traitement de la difficile question des trop nombreuses déchirures sociales et morales qui prévalaient au sein des familles.

Comme à son habitude, celui qui deux ans plus tard sera nommé Archevêque de Lyon et Primat des Gaules par le Pape Jean-Paul II, m’a répondu en des termes simples, précis et compréhensibles par tous : « Nous allons devoir faire preuve de beaucoup d’imagination car tout est à réin venter, dans l’Église et hors de l’Église. La tâche que nous assigne le Seigneur est immense. Elle est passionnante puisqu’elle est difficile, et c’est parce qu’elle est difficile qu’Il nous le demande ».

En entendant ces mots, j’ai été littéralement bouleversé par la violence et la force dont ils étaient porteurs. Après avoir résonné contre les murs blancs de la pièce dépouillée au milieu de laquelle nous nous trouvions, ils m’ont envahi puis se sont gravés au plus profond de ma chair et de ma mémoire. J’ai immédiatement su que je ne les oublierais jamais. J’ai compris plus tard que cet homme de foi, ce matin-là, avait influé sur le cours de ma vie.

En sortant du bâtiment de l’archevêché, j’ai été ébloui par l’intensité du soleil qui éclairait de toute sa puissance les hauteurs de la ville où naquit le comte de Mirabeau. Après avoir contribué à la nationalisation des biens du clergé, il fut le premier à entrer au Panthéon, naguère abbaye Sainte Geneviève, construite sur l’emplacement où Clovis érigea une basilique pour y déposer le corps de la sainte. Les pins parasols répandaient dans cette atmosphère déjà légère, l’odeur de la sève printanière qui s’écoulait généreusement de leurs fruits. En traversant cet espace de silence et de méditation, je me suis souvenu que c’est à la fin du XIXè siècle, dans un petit atelier situé à quelques centaines de mètres de là, que Paul Cézanne a donné naissance à la peinture impressionniste. Un siècle plus tard, ses tableaux sont exposés dans les plus grands musées du monde. Alliés à la beauté insolente de la Provence, ils rappellent tout à la fois la finesse et la puissance contenues dans cette peinture qui a définitivement marqué l’histoire de l’art.

Ici, le bleu du ciel rejoint celui de la mer sur la ligne d'horizon, à proximité des étendues sauvages de la Camargue où ruissellent depuis des siècles, le sang de la corrida et la sueur du courage. Sous le soleil de midi comme sous la lune de minuit, les femmes y séduisent les hommes par leurs formes généreuses et quelquefois provocantes. Le combat de la vie est noble lorsqu'il est guidé par la volupté des corps et la beauté du climat. Sur cette terre chargée d'histoire, les civilisations méditerranéennes se succèdent depuis des millénaires. Ici, plus encore qu'ailleurs, la passion habite le cœur des hommes, parce qu'ils savent que se sont leurs pères qui ont conçu et donné vie à la civilisation occidentale. C’est encore sur cette même terre de Provence, synonyme de culture et de tradition que, selon la légende, une barque se serait échouée avec à son bord celle qui a été la première à se rendre au tombeau du Christ, le matin de sa résurrection. Après avoir foulé de ses pieds nus le sable blanc d’une plage dans le delta du Rhône, elle se serait rendue dans le massif de la Sainte Baume. Depuis lors, elle reposerait à l’est de la Sainte Victoire, dans la crypte de la cathédrale de Saint Maximin. Cette femme se prénommait Marie-Madeleine.

Cet entretien ce jour-là, a surtout représenté un des rares moments de ma vie où j’ai eu le privilège de croiser l’expression de la foi lorsqu’elle illumine le regard d’un homme et d’en mesurer toute la puissance lorsqu’elle inonde son cœur. C’est un moment fugitif et inoubliable, synonyme de respect et d’émotion contenue, qui traverse le corps d’un homme avec la force du tonnerre et la violence de l’éclair.

Quelque temps plus tard, à la fin du mois d’août 2001, le Cardinal avait accepté de me recevoir à Lyon, malgré un emploi du temps très chargé. Comme à l’accoutumée, après avoir évoqué des questions d’ordre personnel, nous avons abordé un point de théologie et, une nouvelle fois, parlé de la profonde mutation qui bouleverse la période contemporaine. Son diagnostic n’avait pas changé. C’était toujours celui d’un homme brillant et intelligent, doté d’une capacité d’analyse exceptionnelle, celui d’un observateur privilégié de son temps. Au terme de notre entretien, alors que le Cardinal me raccompagnait à la porte de l’ascenseur situé à proximité de son bureau, je lui ai dit combien je serais honoré de le recevoir un jour à Montpellier, au cours d’un déplacement. J’ignorais alors tout de la maladie qui, quelques mois plus tard, allait l’emporter et le conduire vers la Lumière pour y croiser l’expression de la Vie. J’ai compris alors que cette dernière conversation constituerait un jour le ferment d’une réflexion.

Qu’il en soit ici tout particulièrement remercié.